L’illusion perdue

(…) et, si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une
cause particulière, a ruiné un État, il y avait une
cause générale qui faisait que cet État devait périr
par une seule bataille : en un mot, l'allure
principale entraîne avec elle tous les accidents
particuliers.

Montesquieu

Faute de richesses, une nation n’est que pauvre.
Faute de patriotisme, c’est une pauvre nation.

Talleyrand

 

 

Si je permets de résumer par un titre aussi cru cette préface, c’est qu’il synthétise à mon avis ce que Chanoux a réellement représenté et représente à plus forte raison aujourd’hui : une illusion, qui a duré un temps et qui est aujourd’hui elle-même en passe d’être complètement oubliée. Sa Vallée d’Aoste se dessine en effet sous sa plume comme un véritable paradis, le rêve caché en chaque valdôtain qui le hanterait à son corps défendant, un souvenir, pour reprendre Char[1], dont il vaudrait la peine de sacrifier sa vie pour en voir l’achèvement : en un mot, une Patrie.

Mais j’en suis venu à me convaincre que si ce qui est sous nos yeux diffère à tel point de cette image, âpre à souhait mais tellement envoûtante, c’est que quelque chose à l’intérieur même du peuple valdôtain en a empêché la réalisation, par-delà la disparition prématurée du notaire de Rovenaud.

On sait les persécutions auxquelles furent soumis les patriotes valdôtains avant, pendant et après le fascisme. On n’ignore en réalité que très peu de la tenace hostilité de l’État italien, qui a parachevé en silence, dans le second après-guerre, une assimilation et une subversion ethnique implacablement poursuivies depuis sa constitution. Avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, comme celle, bien tardive hélas, d’Alessandro Passerin d’Entrèves[3], on ne peut en effet pas nier qu’il a continué, bien après 1945, à manifester une sourde hostilité, et même, pour citer Chanoux, de la « haine » pour tout ce qui était valdôtain[4]. Ce qui va suivre ne se veut donc nullement un acte d’accusation contre qui que ce soit et encore moins de mépris pour les sacrifices endurés par tellement de braves Valdôtains face à plus fort qu’eux et confrontés à une réalité qui ne cessait de les décevoir, indifférente à leurs efforts et à leurs cris d’alarme et d’angoisse[5].

Mais malgré toutes les explications, les justifications, les excuses, le compte n’y est pas, loin s’en faut. L’écart entre le projet et la réalité est trop criant pour ne pas se demander si la victime, au bout du compte, n’avait pas déjà en elle le désir de lâcher prise. Même, le doute est permis quant à l’identité de la victime : Chanoux en fut assurément une et d’autres payèrent lourdement leur attachement à la cause. Mais combien étaient-ils ? Combien comptaient-ils ? Combien leurs passions interprétaient-elles vraiment ce sentiment commun, ce rêve à la fois obscur et aveuglant qui pousse les hommes à se dire autres, à aimer leur terre, à sacrifier leur existence ici-bas pour que l’esprit qui est en eux puisse leur survivre ?

On nous dit que la mort de Chanoux changea le destin de la Vallée d’Aoste : cette affirmation, parfois explicitement avancée et bien plus souvent encore sous-entendue, fonde à bien y regarder une partie considérable de la popularité du notaire de Rovenaud et en constitue même le fond mythique, car non démontrée et donc en fait amplifiable à loisir.

Elle contient ou a en tous cas contenu une puissante consolation pour une partie considérable des Valdôtains : si la suite des évènements après sa mort a pu être considérée comme peu ou point satisfaisante, il aurait pu en aller autrement si seulement il avait vécu ; la victoire, dont il incarnait jusque dans un texte l’esprit, ne fut manquée que de très peu ; véritable héros mort au combat, en effet, seule l’horrible fin qu’il connut l’aurait empêché de conduire en main de maître sa bataille jusqu’au bout, que ce soit l’indépendance, l’annexion à la Suisse ou à la France, la garantie internationale, un Statut meilleur pour la Vallée d’Aoste ou quand même autre chose que cette autonomie étriquée, mutilée et si mortifiante pour ceux qui avaient à moment cru pouvoir crier « Vallée d’Aoste libre ! » ; courageux, sérieux, allant jusqu’au bout de ses convictions, Chanoux représente dans ce cadre également la preuve que les Valdôtains ne sont pas des veules sans colonne vertébrale, mais que, tout au contraire, même dans le plus résigné parmi eux se niche en réalité un résistant en puissance, l’acteur parfois inconscient d’un destin de liberté s’accomplissant contre vents et marées, qu’on a cru pouvoir synthétiser comme le Parcours de l’autonomie[6].

En contre-jour, on devine que ceux qui le remplacèrent et qui conduisirent les Valdôtains par la suite ne se seraient pas démontrés à la hauteur de la tâche ou en tous cas ne surent pas insuffler dans le mouvement valdôtain cet entrain et ce dévouement qui, seuls, sont à même de remuer les foules et de faire d’un troupeau de moutons une troupe aguerrie. Tout au plus, les meilleurs surent par leur culture détailler et affermir un cadre historique sans lequel aucun peuple ne peut se sentir sûr de lui-même, mais qu’il ne leur appartenait pas de rendre opérant. D’autres auraient dû passer à l’action, et ce sont donc les dirigeants, pas le peuple, qui n’ont pas voulu faire le pas décisif préconisé par Chanoux, à savoir le libérer et lui rendre toute sa dignité : en effet – la conclusion qui est en réalité un apriori rime à peu-près ainsi – le peuple, lui, était naturellement bon.

Qu’il soit alors permis d’exprimer ici une opinion un tant soit peu différente, en guise de commentaire à une bibliographie qui, depuis longtemps attendue, illustre l’essentiel de ce qui a été écrit sur Chanoux depuis sa mort.

Or, justement, ce qui a été écrit sur Chanoux constitue, à bien y réfléchir, l’essentiel de son héritage assumé. Écrire suppose en effet une volonté de communication à la fois publique et dans la durée. Si cette communication, comme l’on s’y attendrait dans ce cas, revêtait aussi un caractère politique, elle serait la preuve que l’acteur et penseur politique en question a su effectivement saisir l’essence de son ère, qu’il en a interprété l’esprit et qu’il a donc pu, directement ou même après sa mort, opérer un changement réel dont il n’a été que le catalyseur.

Une conversation privée, une citation, une commémoration, même officielle, ne remplissent en revanche pas le rôle de tentatives de modification profonde de la réalité qui était précisément la raison explicite de l’engagement de Chanoux. En résumant : ce qui a été repris de Chanoux et sur Chanoux constitue sans doute la partie de la pensée et de l’œuvre du martyr de la résistance valdôtaine qui correspondait aux sentiments et aux intérêts au moins des élites, qui sont les seules qui soient à même de manier la plume, ses subtilités et sa possibilité de dire ou d’évoquer selon ce que l’on se propose.

Mais il me semble que l’on peut aller encore plus loin, que l’on peut en réalité enquêter sur la correspondance des thèses de Chanoux avec l’ensemble du milieu dans lequel il agissait à travers leur persistance dans les écrits et l’action qui lui ont succédé.

En effet, eu égard au fait que, si Chanoux écrivait pour une groupe restreint de personnes, sinon parfois pour lui-même, les écrits qui lui sont postérieurs cherchaient en revanche le plus souvent à atteindre le plus grand nombre de lecteurs et étaient librement publiables, il est possible, en analysant la bibliographie sur Chanoux, de mesurer non seulement l’attitude des élites citées, mais aussi celle de leurs lecteurs. Que les élites s’éloignent en effet trop de la sensibilité commune, et leur message tombera à l’eau ou provoquera même une réaction de rejet. Qu’un manque de communication se produise à un moment et, au vu si pas autre de la compétition électorale, on peut bien imaginer que quelqu’un s’empresse de le combler. Ce qui signifie bien sûr que ce que l’on n’a pas écrit compte, dans cette perspective, autant et souvent même plus que ce que l’on a décidé de coucher sur papier.

Héros, martyr, fondateur de l’Autonomie valdôtaine, tels sont les titres qu’on lui a souvent attribués, avec une fréquence à peine supérieure à celle qui émaille la Vallée d’Aoste de rues, places, chorales, fondations qui lui sont dédiées.

On s’attendrait donc à ce qu’un corpus imposant de textes en décrive la vie, l’œuvre, la pensée, on imaginerait volontiers que son enseignement ait lourdement influencé la vie politique de l’après-guerre, que, même, au vu des circonstances de sa mort, des groupes d’intransigeants se soient formés, pour en revendiquer intégralement la succession et en appliquer la pensée, qui auraient connu tout au moins un succès d’opinion.

Il n’en est rien.

Force est de reconnaître que ce qui meurt avec Chanoux n’est pas seulement le brillant théoricien et le courageux résistant : c’est une idée de la Vallée d’Aoste, qui, si elle ne lui appartenait pas en exclusivité, n’en demeurait pas moins hyper-minoritaire et qu’aucun après lui ne sut, put ou voulut reprendre à son compte.

Tout au contraire, la prose en général, et la prose politique en particulier – si tant est qu’il ne s’agisse pas là d’un oxymoron –, se démontreront incroyablement avares de citations étendues, d’hommages appuyés, d’études creusées.

Des biographies seront bien écrites, mais tard et, avec la partielle exception de celle de Dempsey – l’hommage de Bréan étant plus qu’autre chose l’expression de la peine d’un ami fraternel, encore qu’Alessandro Celi en souligne justement la valeur politique, mais en sens anti-communiste, au moment de sa parution –, toujours dans le sillon de la description d’un Chanoux autonomiste, juste un peu plus radical que d’autres. Aucune, en réalité, ne semble prendre véritablement la mesure du personnage, de son projet révolutionnaire, de l’approche à la fois minutieuse et holistique qu’il a de la réalité valdôtaine. Et cette vision, mais il ne s’agit ici que d’un propos entre parenthèses, lui est probablement possible grâce une solide foi qui lui permet à la fois d’embrasser son peuple et de se lancer dans une entreprise aussi risquée rien que parce qu’elle était juste, alors que le peu qui est écrit sur la foi de Chanoux se borne à rappeler qu’il aurait à 18 ans préféré, face à un choix, une Vallée d’Aoste catholique à une valdôtaine. Quelle misère… Quant à la presse, des dizaines de citations sont certes faites, mais elles se réduisent bien souvent à son nom, sorte de sésame magique pouvant ennoblir même les banalités les plus plates, ou à ce « voir clair, vouloir vivre » dont on se demande s’il a vraiment été bien compris par ceux qui s’en servent.

Dira-t-on que les Écrits – dont l’excellent guide du lecteur de Momigliano Levi constitue probablement la seule tentative d’analyse sérieuse de la pensée chanousienne depuis la parution – ne seront publiés que 50 ans après sa mort et que le peu que l’on en connaissait avant n’en permettait peut-être pas une analyse fouillée. Soit, mais, alors, pourquoi après 1994 un foisonnement de textes ne s’est-il pas produit ? Encore, pourquoi, justement, a-t-il fallu attendre un demi-siècle pour que la famille, dans un acte de générosité, nous accorde l’accès à une partie de ses écrits, alors que sa veuve et son fils furent longtemps engagés dans la politique active ? Mais surtout, s’il avait marqué aussi profondément l’histoire de la Vallée parce qu’il n’était que l’épiphanie la plus brillante d’un sentiment profond, d’une tendance lourde du génie valdôtain, comment se fait-il que personne ne lui ait emboîté le pas, n’en ait, si nécessaire, “réinventé” le message ?

Pourquoi ceux qui lui étaient probablement les plus proches, à la fois par les idées et leur courage – j’ai nommé les annexionnistes jusqu’au-boutistes – connurent la fin que l’on sait, alors que la preuve existe que l’annexion à la France fut à un moment un courant d’opinion majoritaire dans la Vallée ? Bannis pendant longtemps physiquement de la Vallée d’Aoste – et à risque d’emprisonnement quand ils y demeurèrent, comme Vincent Trèves –, ils se murèrent dans un silence que l’on imagine douloureux[7] et qu’ils ne brisèrent jamais, probablement parce que, justement, une certaine idée de la Vallée d’Aoste n’avait plus aucune chance de triompher en dehors de circonstances exceptionnelles telles qu’une guerre. Qui d’ailleurs ne remarque pas que, si Émile Chanoux est fort présent en Vallée d’Aoste au moins dans les toponymes urbains, aucun ne porte les noms d’Albert Milloz ou Marie Nouchy ?

Et cette envie d’oubli à peine masquée, cette fuite d’un passé que l’on décrivait pourtant comme glorieux, ce silence pesant ont-ils nui à ceux qui s’en faisaient les auteurs ? Pas du tout. Si l’on on prend l’Union Valdôtaine comme thermomètre de la sensibilité des Valdôtains autochtones les plus convaincus, ce qui est peut-être un peu court mais sans doute pas complètement abusif, on remarquera que ses fortunes électorales dépendent beaucoup plus des aléas personnels et conjoncturels que de l’adhésion au message chanousien[8]. Tout au contraire, une U.V. trop “valdôtaine” fait peur, n’est pas comprise et est largement dépassée par la Démocratie Chrétienne, dont l’autonomisme est tout, sauf radical, et qui représente de fait le véritable centre politique de la sensibilité moyenne valdôtaine[9]. En réalité, l’U.V. s’éloignera assez rapidement des idées de Chanoux, pour le plus grand bien de sa popularité, et connaîtra ses succès électoraux les plus spectaculaires en les abandonnant complètement[10]. On a d’ailleurs souvent attribué à l’ambiguïté manœuvrière de Severino Caveri ces pelletées de silence qui ensevelissent en peu de temps toute la période qui va de 1943 à 1947, ce qui est en partie vrai, encore que bien d’autres se soient attelés à la tâche. Mais, Caveri, n’étaient-ce pas vraiment les Valdôtains les plus “convaincus” qui le votaient et qui en feront leur chef pendant presque trente ans ? Et, quand des scissions se produisirent dans ce parti à la fin des années 60, furent-elles dues à des querelles personnelles particulièrement envenimées ou à d’insurmontables clivages idéologiques, dont aucun, d’ailleurs, ne faisait référence au message chanousien ?

En résumant : citer Chanoux, voire s’en inspirer, ne paie pas dans l’après-guerre. Des discours embrouillés et en réalité axés sur l’intérêt économique, pratique, concret (pour employer un mot, lui, très prisé dans le discours politique contemporain) ou des déclamations aussi tonitruantes que velléitaires connaitront, eux, un bien meilleur accueil.

C’est à mon sens que le message de Chanoux était, tout d’abord, un message parlant des et parlant aux Valdôtains en tant que peuple et en tant que peuple appelé à regarder en face son agonie[11] et donc sa mort prochaine[12]. Il ne s’agit jamais, chez Chanoux, de se pencher sur le cas individuel ni encore moins de sacrifier au rite mièvre de la célébration de ruisseaux chantants, cimes enneigées, vertes prairies. S’il y a une référence émotionnelle à une réalité physique, elle est en réalité à la « terre grise », qu’il faut aimer, mais surtout cultiver. En cela, il est déjà largement à côté d’une solide tradition valdôtaine, très individualiste, très peu portée sur le drame existentiel mais très réceptive à ce romantisme simplet que l’on retrouve par exemple dans n’importe lequel de nos chansonniers ou recueil de poésies locales.

Mais la preuve la plus frappante de cette distance se trouve sans doute dans la question linguistique. Chanoux sait, comme Stendhal, que le premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue et que, donc, priver les Valdôtains du français est, en fait, les empêcher de donner le mieux d’eux-mêmes, les châtrer mentalement et les abaisser sine die dans le rôle de patoisants incapables d’aspirer à une culture haute autre que celle italienne. Il insiste longtemps sur ce problème, qui est pour lui le plus important (et qui est d’ailleurs celui qui l’a éveillé plus généralement à la question valdôtaine) et arrive même à affirmer qu’il ne peut y avoir que des Valdôtains, pas des “Valdostani”.

Or, si un certain refus des étrangers est assez naturellement répandu à un moment en Vallée d’Aoste, au vu de l’immigration massive qui s’y installe et du racisme anti-valdôtain qui y trouve ses troupes d’assaut, la défense du français est le cadet des soucis de larges couches de la population, pour ne rien dire des élites bourgeoises. Le français devient alors officiellement la « langue du cœur », expression vide de sens, si ce n’est au sens où elle confère à une langue pourtant officielle un statut d’infériorité structurelle en la recouvrant au passage d’un tiède voile de nostalgie résignée[13] ; le bilinguisme à la valdôtaine (la seule langue officielle et de culture reste de fait l’italien) commence à être promu sans rire comme un succès d’avant-garde[14] ; le francoprovençal trouve de plus en plus de défenseurs en tant que seule et “véritable” langue des Valdôtains de souche[15], ce qui les condamne à une infériorité structurelle face aux italophones. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que les seuls qui se battirent avec lucidité dans l’après-guerre pour une autre conception du français, comme Mlle Viglino ou Émile Proment, aient été éduqués en France : ils pouvaient mesurer toute l’étendue de l’amputation faite aux Valdôtains, mais ils seront en fait laissés seuls, dans l’attente de pouvoir rapidement les oublier[16].

L’écart qui sépare Chanoux non seulement des élites, mais aussi, je le crains, des racines culturelles profondes de son peuple, se voit en réalité un peu partout. Chanoux, s’il cède parfois à la fable du “bon Valdôtain”[17], si semblable au bon sauvage de Rousseau, ne le fait que pour déplorer l’état d’abaissement dans lequel il lui est facile de plonger, ce qui est tout le contraire de ce côté consolatoire qu’ont souvent les discours publics valdôtains, répondant au ton plaintif que toute catégorie semble devoir employer se rapportant à l’autorité publique[18]. Chanoux se pousse même, et ce n’est qu’un exemple, jusqu’à envisager la modification forcée (à travers l’accrescimento) du régime de la propriété foncière en Vallée d’Aoste : il touche au tabou final, le bien, le lopin de terre que bec et ongles les Valdôtains défendent contre toute intrusion et en tous cas contre leur voisin.

Chanoux aime passionnément son peuple, mais il en est le chef naturel en temps troubles, pas l’ami ni le courtier. Alors que, si les Valdôtains ont souvent même en temps de paix délégué à la figure mythique du “Président” bien plus que de raison et en tous cas bien plus que ce que ne le ferait un peuple affectionné à sa liberté, ils lui demandent en retour une attention pour leur cas particulier, qu’il s’agisse d’assister à une cérémonie ou de leur donner un coup de main, souvent même si cela signifie user d’un passe-droits ou d’un coupe-file. Un chef pour une bataille, aux côtés dangereusement idéalistes de surcroît, voilà qui ne paraît pas vraiment porteur en Vallée d’Aoste et encore moins lorsque l’espoir d’une victoire facile s’est envolé.

En réalité, le combat contre l’état d’abjection dans lequel Chanoux voit les Valdôtains est bien sûr menée contre les Italiens, qu’il tient naturellement pour responsables principaux, mais aussi contre une certaine façon de voir la vie qui est, elle, très valdôtaine et qui demeure de nos jours très répandue : en clair, il la mène aussi contre les siens. Chanoux, je l’ai dit, est un révolutionnaire, pas un révolté. Si l’on préfère, il s’appuie sur la révolte que lui inspire le constat de spoliation dont ont été victimes les Valdôtains pour rebondir sur rien de moins qu’un projet de refonte de la Vallée d’Aoste et des Valdôtains.

Et, pour un révolutionnaire, il faut tout risquer le moment venu pour obtenir le maximum, pas se contenter de quelques réformettes sans avenir qui ne servent qu’à masquer la persistance de l’état de fait que l’on voulait modifier : faut-il insister ici sur la distance qui sépare cette conception de l’adage montagnard selon lequel il faut « mettre un pas devant l’autre », excuse commode employée trop souvent par des élites parasites qui explique plus que n’importe quelle analyse le retard systématique de la Vallée d’Aoste dans son développement ? Car les Valdôtains, s’ils se sont parfois révoltés, n’ont jamais été des révolutionnaires. Embrigadés par l’État (les domaines des Savoie ayant toujours été parmi les plus sinistrement réactionnaires en Europe) et par l’Église, ils ont certes montré qu’ils savaient se battre bien… pourvu que ce soit au service d’une cause autre que la leur.

Il faut encore se pencher sur le Chanoux théoricien du fédéralisme, celui qui, parce que plus neutre par rapport au combat politique immédiat, a parfois été plus facilement approché. Mais là aussi, si des textes externes à la Vallée d’Aoste arrivent parfois à saisir l’énorme portée qu’un fédéralisme bien compris aurait eu pour les destins de la Vallée d’Aoste, chez nous c’est trop souvent[19] une analyse fade, confuse, plus ou moins volontairement superficielle qui domine. Le régionalisme ne serait, au bout du compte, qu’un peu moins du fédéralisme cantonal, et l’autonomie statutaire, correctement appliquée, pourrait en réalité en remplir le rôle de façon satisfaisante. L’ambiguïté domine, et non seulement elle n’est pas pénalisée, mais elle semble parfaitement en syntonie avec la sensibilité majoritaire. Chanoux ne confond en effet jamais autonomie territoriale et autonomie d’un peuple : la première doit être la conséquence de la seconde et y trouver sa justification d’une part et sa force vivifiante de l’autre. Ce n’est donc pas la Vallée d’Aoste en tant que telle, quelle qu’elle soit et habitée par n’importe qui, qui doit être libre. Ce sont les Valdôtains qui doivent l’être et, puisqu’ils habitent la Vallée d’Aoste, c’est à ce territoire que cette liberté s’identifiera. Faut-il souligner la distance entre cette conception et le discours politique courant qui voudrait la montagne comme justification de l’autonomie, le français ayant pratiquement disparu et la subversion ethnique ayant désormais rendu caduque toute référence au “peuple valdôtain” ?

Bref, plusieurs éléments font croire que Chanoux était tellement à l’avance et surtout tellement au-dessus par rapport à ses compatriotes qu’il en était arrivé à se trouver en porte-à-faux par rapport à eux. En politique, ça ne pardonne pas : quand le hiatus s’accroît au-delà d’une certaine mesure, l’adversaire peut frapper sans crainte de voir le mouvement se reformer derrière le disparu, sans compter que cela donne naissance, quasi-mécaniquement, aux ambitions les plus effrénées chez ceux qui considèrent qu’ils sauraient mieux interpréter l’esprit populaire. Sans surprise, c’est en effet ce qui se passa.

On peut même imaginer, à rebours de la vulgate courante, que Chanoux, survivant aux manœuvres (celle qui l’atteignit et celles qui vraisemblablement l’auraient eu comme cible si la première n’avait pas réussi) visant à l’éliminer, n’aurait en réalité probablement pas changé grand-chose au destin de la Vallée d’Aoste. Certes, il aurait négocié pied-à-pied les mesures les plus favorables possibles à la Vallée d’Aoste et Chabod aurait trouvé face à lui un adversaire de tout autre envergure que Caveri en 1945 et 1946. Mais, je le maintiens, une fois la guerre terminée, le sens du courant allait contre ses positions.

Seule l’annexion à la France[20] (l’indépendance ou l’incorporation dans la Suisse étant à mon sens des vues de l’esprit) aurait complètement bouleversé la donne : mais cela passait nettement au-dessus de la tête même de Chanoux. La mission Mont-Blanc s’appuya certes sur force éléments valdôtains : mais sans l’armée française, que Paris et donc les intérêts (mal compris, je le crains) de Paris commandaient, ces derniers ne pouvaient rien, comme cela fut clairement démontré après juin 1945. Sans doute Chanoux aurait, à la place de Caveri (mais aurait-il été le chef de l’Union Valdôtaine ? Etait-il un politicien, capable de descendre dans une arène où, à tout le moins dans celle valdôtaine, les coups tordus, les croque-en-jambes, les bassesses de tout genre ont trop souvent primé le courage, la noblesse, l’idéalisme ?), agi énergiquement en faveur de la garantie internationale ou d’une autre forme de tutelle des vagues concessions que l’Italie promettait alors. Mais son intervention aurait-elle été décisive ? Ce Bidault, démocrate-chrétien si grand ami de l’Italie qu’il y trouvera refuge en tant que chef des putschistes de l’O.A.S.[21], aurait-il renié ses accords avec De Gasperi pour les beaux yeux d’un notaire de montagne, tout génial fût-il ? La Nouvelle-Zélande, saisie du dossier, aurait-elle agi ? Quand bien même l’aurait-elle désiré, l’Empire Britannique avait-il finalement intérêt à imposer une solution aussi mortifiante pour une Italie que l’on souhaitait retenir dans le giron occidental et où de juteux contrats de reconstruction auraient rapidement été disponibles ?[22] On peut légitimement en douter.

Quand on analyse non seulement les textes sur Chanoux et ses citations, mais aussi l’action politique telle qu’elle s’est développée après sa mort, on est donc forcés de constater que non seulement son message a été complètement oublié, mais que c’est bien le contraire de ce qu’il préconisait qui s’est produit et qu’il est donc probable qu’il se serait trouvé pratiquement seul, s’il avait vécu, face à la marée compromissoire – le terme est faible – qui a en effet tout submergé depuis.

Nous avons déjà touché au problème fondamental, la langue. Mais, par exemple, la Cogne devait-elle selon lui devenir la base industrielle d’un redressement économique valdôtain autochtone ? On en fit un véhicule d’immigration toujours aux mains de forces extérieures. Défendait-il une économie où la propriété des biens communs aurait été attribuée au niveau le plus adapté, notamment celui communal ? C’est à un centralisme régional capillaire que nous en sommes réduits. Célébrait-il la vertu virile de l’homme droit dans ses bottes, quel qu’en soit le risque ? Une longue queue de mendiants le piaisì se forme depuis toujours le mardi devant le palais régional. Considérait-il avec Clémenceau, quand bien même ne l’aurait-il jamais écrit, qu’une patrie sans justice est une prison ? Le copinage et une forme de tribalisme[23], pour ne rien dire du crime organisé[24] proprement dit, infestent la Vallée d’Aoste.

Il est alors difficile, face à cette évolution et quelle que soit l’opinion que l’on a de Chanoux, de ne pas constater qu’il a perdu et que, s’il a perdu la vie par la main des Italiens (celui qui écrit croit en effet à la thèse de l’assassinat, et de l’assassinat prémédité), il a perdu sa bataille politique, en vie et après sa mort, par l’action de larges couches de Valdôtains aussi. En clair, que ses chances étaient moindres avant même que le combat ne commence, ce qui augmente encore l’admiration qu’on peut lui porter, mais signifie en réalité qu’un homme aussi extraordinaire ne pouvait connaître son heure que dans la tempête, alors que, le vent retombé, le milieu aurait rapidement repris ses droits.

Chanoux ne représente donc pas, comme on a souvent essayé de le présenter – et d’ailleurs de moins en moins : l’abaissement général est désormais tel que même l’évocation de son véritable message, toute vague soit-elle, paraît “extrémiste” –, le symbole de l’espoir. Il est le souvenir lointain d’un espoir qui fut et qui mourut avec lui.

Ou peut-être même seulement l’image déformée d’une lointaine illusion, comme le démontre entre autres la pauvre bibliographie qui lui est consacrée.

 


 

[1] « Vivre, s’est s’obstiner à achever un souvenir », René Char, La parole en archipel, Paris, Gallimard, 1962.

[2]

[3] Dans la fameuse lettre à Chabod où il se refuse à représenter les positions anti-annexionnistes dans la conférence de paix de Paris et dans certains de ses écrits même tardifs (Scritti sulla Valle d’Aosta, Bologna, Boni, 1979).

[4] La bibliographie sur le caractère totalitaire et antilibéral non seulement de l’État, mais du peuple italien, est plus étendue qu’on ne le croit généralement et démolit le lieu commun des « Italiani, brava gente », à l’abri duquel des horreurs sans nom ont été commises. Pour une première approche, Angelo Del Boca, Italiani, brava gente ?, Vicenza, Neri Pozza, 2005.

[5] « On ne fait rien pour le français, personne en réalité ne veut le parler ».« Pendant le fascisme, c’était pire ».« Je le crois, il y avait la violence ».« Non, pas même cela, Etienne. C’était l’indifférence ». Donato Nouchy, prieur d’Arnad, conversation avec l’auteur, 1979. Le Prieur, ainsi que nous l’appelions en famille, me dit aussi, entre autres, qu’il aurait eu bien des choses à raconter sur l’histoire de la Vallée d’Aoste si seulement on avait voulu lui laisser pleine liberté de parole. J’ai longtemps essayé de le convaincre d’écrire, ne fût-ce que pour la postérité, ce qu’il savait. Il s’y refusa toujours, prolongeant ainsi une longue et néfaste tradition qui veut que les acteurs ou les témoins les plus importants de l’histoire de l’après-guerre considèrent plus prudent ne rien écrire de leur expérience, ou le fassent avec tellement de précautions que leur effort finit par briller plus par ambiguïté que par utilité. Un exemple frappant en ce sens est Souvenirs et révélations de Severino Caveri, où les premiers sont confus à dessin et les secondes de fait absentes, mais bien d’autres cas pourraient être cités. Naturellement, cela favorise démesurément la propagation de versions orales invérifiables et souvent une plus calomnieuse que l’autre, le tout donnant comme résultat général une histoire faite de sinistres complots et obscures manœuvres. Qui ont probablement existé, entendons-nous, mais dont la multiplication, justement, n’a pu qu’être favorisée par l’habitude au silence ou à la langue de bois des protagonistes.

[6] Le parcours de l’autonomie, Roberto Nicco, Quart, Musumeci, 1997.

[7] Le silence du couple Milloz-Nouchy, au vu du caractère entier des personnages, me semble en effet différent de celui habituel décrit plus haut. Le livre de Vincent Trèves, Entre l’histoire et la vie, Aoste, Le Château, 1999 offre certes quelques éléments supplémentaires. Mais là aussi on devine une lourde censure sur certains passages, qui finit par laisser un arrière-goût amer, comme celui d’une tentative manquée d’apporter finalement un peu de clarté.

[8] Et, naturellement, c’est de ce côté-là que le silence fait plus mal et qu’il n’en devient en même temps que plus parlant.

[9] Elle devient en effet le refuge des annexionnistes opportunistes, qui devinrent parfois des nationalistes italiens d’autant plus empressés de se faire remarquer pour leur intransigeance qu’on les avait vus ailleurs. Plusieurs anciens fascistes s’y retrouvent d’ailleurs aussi (les deux catégories pouvant bien sûr se superposer), ce qui fera de la D.C., structurellement, un parti empêchant l’arrêt de la mécanique assimilatrice. Pourtant, la D.C. ou sa sensibilité seront de fait toujours majoritaires.

[10] L’U.V. pèse en moyenne, jusqu’à 1983, 7 sièges au Conseil régional, soit pas plus des 20% des suffrages. Ce qui conduit ses dirigeants, s’ils veulent avoir une chance d’accéder au pouvoir, à abandonner la tactique du « Tot solets » pour rechercher des alliances où ils devront mettre beaucoup d’eau dans le vin de leur intransigeance proclamée. En 1983, la donne change : la répartition fiscale permet de disposer de budgets de plus en plus importants (on n’arrive souvent même pas à dépenser la totalité de la dotation annuelle) et une politique – restons polis – de recherche active du consensus par des faveurs budgétaires s’installe (avec un succès phénoménal), ce qui naturellement se prête très mal à une application des idées chanousiennes, qui seront reléguées aux oubliettes. Cela permettra la spectaculaire percée de ce parti, dont la croissance électorale sera encore renforcée par l’écroulement des partis stato-nationaux dû à Tangentopoli et à la fin de l’U.R.S.S. Remarquons cependant qu’aucune formation radicale ne se détache de l’U.V. pour en dénoncer l’abandon de l’idéal ethno-souverainiste (sauf les Indépendentistes dont le seul score électoral, en 1998, s’arrêtera à 1%, ce qui en dit très long sur la diffusion réelle de cette idée).

[11] Au moment où Chanoux parfait sa formation intellectuelle dans les années 20, la Vallée d’Aoste a déjà été saignée par l’émigration et par les ravages de la Première Guerre mondiale. On peut penser que les plus entreprenants et courageux sont donc partis à l’étranger ou morts au champ d’honneur. En réalité, la Vallée d’Aoste ne se reprendra jamais de cette double tragédie, qui déploie ses impacts tant sur le terrain de la présence numérique pure que de celui du manque de talents. C’est là aussi, me semble-t-il, qu’il faut chercher la clé de la solitude de Chanoux, qui faisait en plus partie, en tant que notaire, d’une élite, mais que ses origines populaires éloignaient de son milieu professionnel et social, ce système notabiliaire pour lequel le maintien des rentes de position avait toujours constitué un tabou à défendre à n’importe quel prix (sur ce sujet, Andrea Désandré, Notabili valdostani, Aosta, Le Château, 2008).

[12] Un passage de l’Esprit de Victoire constitue un avertissement en même temps, me semble-t-il, qu’une question implicite que Chanoux pose à ses lecteurs et à lui-même: « Il commence à comprendre que pour survivre notre peuple doit avoir conscience de son état d'abjection. Son premier devoir est de le lui dire, de le lui faire toucher du doigt. On ne se résigne pas facilement à être déchu. Il faut être des tarés pour s'y résigner. » À bien y regarder, on sent que Chanoux, qui pourtant poursuit en niant le caractère déficitaire des Valdôtains, offre ici une alternative aux Valdôtains : qu’ils se révoltent contre leur abjection et ils vaincront, qu’ils la subissent et ils mériteront en quelque sorte d’être traités comme des tarés. À ma connaissance, aucun texte depuis lors n’a mis en relief l’état d’abjection dans lequel les Valdôtains sont restés. Tout au plus, une forme de racisme plus ou moins explicite, qui faisait du Valdôtain nécessairement un bacan, a trouvé et trouve toujours une large diffusion : mais elle vient, souvent mais pas toujours, de non-Valdôtains et n’a pas comme but de sortir les Valdôtains de leur état, mais de les y enfoncer. Il n’existe pas, en clair, un discours autochtone reconnaissant que de gros problèmes sont présents et qu’il faut y mettre main. Au contraire, une vaste production exaltera les vertus du bon montagnard, du paysan honnête, etc., ce qui à la fois perpétuera les problèmes et confortera un conservatisme passéiste qui, je crois pouvoir l’affirmer, n’était nullement dans les cordes de Chanoux.

[13] Cfr. Note 5.

[14] Il faudra d’ailleurs attendre Mlle Viglino dans les années 70 pour qu’on fasse une tentative, par ailleurs destinée à l’échec, d’employer le français comme langue d’enseignement. Quand on examine les conditions d’autres minorités dans l’après-guerre, comme celle des germanophones du Tyrol du Sud ou des Slovènes en Vénitie-Julienne, on se rend compte du caractère monstrueux et explicitement ethnocidaire de la politique linguistique menée avant elle.

[15] Dans la tentative d’endiguer la poussée des Arpitans, qui renvoyaient dos-à-dos le français et l’italien comme langues coloniales, l’U.V. lâchera rapidement du lest et en arrivera même, sous la plume de son “théoricien” Bruno Salvadori, à affirmer que si ce parti défendait l’enseignement du français, c’était parce que cette langue était la plus proche du francoprovençal, pour l’U.V. aussi, donc, la vraie langue valdôtaine.

[16] Joseph-César Perrin, dans Le Groupe Valdôtain d’Action Régionaliste, Aoste, Imprimerie Valdôtaine, 1975, à page 5, indique brutalement que l’école « est au service de ceux qui veulent détruire notre civilisation après avoir presque aboli notre langue », alors qu’à page 6 il démonte avec maestria l’arnaque consistant à abandonner le français pour le francoprovençal. Fort bien : est-ce pour autant que ces positions deviendront populaires ou auront même seulement un écho ? Pas du tout. Ce qui aura un grand succès dix ans plus tard, en revanche, sera le paiement d’une indemnité de bilinguisme (on indemnise la connaissance de la langue française, qui est donc présentée comme un fardeau supplémentaire : les mots ne sont jamais neutres dans ce domaine) à tous les employés régionaux.

[17] Reprenant une tradition datant au moins de Mgr. Duc, qui soulignait le caractère primigenius des Valdôtains, in Tullio Omezzoli, Vescovi, Clero e Seminari nella Diocesi di Aosta, Aosta, Le Château, 2008.

[18] On ne compte pas le nombre de pétitions, en effet, qui jalonnent l’histoire de la Vallée d’Aoste. On s’en remet à la clémence du Souverain, on attire sa bienveillante attention sur les difficultés que telle ou telle autre décision pourraient soulager ou aggraver, on le prie de faire preuve de magnanimité. Il est rarement question de droits, de revendications, de justice. Naturellement, la plupart des pétitions en question ne furent suivies d’aucun effet, voire même obtinrent le résultat contraire à celui recherché. Pour considérer quelque chose de plus sérieux que la récente pantalonnade réclamant les bons d’essence, qu’il suffise de penser aux dizaines de milliers de signatures recueillies pour le plébiscite en faveur de l’annexion et au résultat qu’elles donnèrent.

[19] Valdo Azzoni, dans sa contribution Il naufragio dell’autonomia au colloque de 1984, Émile Chanoux et les nations opprimées, fait, lui, une belle analyse de la faillite de l’autonomie qui était, en fait, pré-ordonnée de par la structure même de l’État et l’interprétation qu’il donnait de l’autonomie. Azzoni commence son intervention par ces mots : « La nave autonomia fa naufragio nel 1948, e da allora non è che un lento inabissarsi nel mare magnum della concezione statualistica. Il cui fondale non è lecito pensare sia già stato toccato, vista l’inarrestabile tendenza che dobbiamo registrare (c’est moi qui souligne) ». On pourrait difficilement dire mieux. Et faire pire, puisque c’est précisément le moment où, répartition fiscale aidant, le mot d’ordre « appliquons l’autonomie » devient à la mode, avec les résultats que l’on connaît.

[20] Qui joua le feu du séparatisme pour ensuite abandonner lâchement et complètement ce peuple qu’elle avait pourtant défini « mentalement français » (De Gaulle). Les États, c’est bien connu, ne se jugent pas à l’aune de catégories morales. Pourtant, il me semble que, par cet épisode, la France s’est déshonorée à jamais vis-à-vis de la francophonie européenne. En renonçant à la défense du français à ses portes, elle se prépare d’ailleurs à le voir contesté et marginalisé en Europe, voire peut-être un jour à l’intérieur même de ses confins. Un État qui ne croit plus en sa langue, là aussi « indice synthétique » selon l’heureuse définition du professeur Guy Héraud, prépare – ou ratifie – en réalité sa déchéance.

[21] Un séjour dont on sait très peu, sauf qu’il fut écourté par Federico Umberto D’Amato, chef historique du redoutable Ufficio Affari Riservati du Ministère de l’Intérieur. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon… Pour quelques données supplémentaires, G. De Lutiis, Storia dei servizi segreti in Italia, Roma, Editori Riuniti, 1984.

[22] Une bonne analyse des intérêts et des procédés britanniques dans ses rapports avec l’Italie (à partir de son unité) se trouve par exemple dans Giovanni Fasanella e Mario José Cereghino,Il Golpe inglese, Milano, Chiarelettere, 2008.

[23] Le mot est lourd, mais il ne me paraît pas excessif: les rivalités claniques, dans tous les partis, ont partout et toujours existé, le parti en lui-même identifiant d’ailleurs par définition un « nous contre les autres ». En Vallée d’Aoste, cependant, la brutalité du combat des chefs et la passion que les troupes y apportent ont quelque chose de démesuré, de sportif au sens du soutien aveugle et, à bien y regarder, parfaitement irrationnel dont les souteneurs d’une équipe de football se démontrent capables (ces derniers changeant de camp moins facilement, il est vrai). D’où le côté rebutant et souvent diffamatoire des ragots, rumeurs, ouï-dire qui remplissent les conversations de café de commerce et dont les Valdôtains paraissent si friands qu’on a pu écrire que c’est dans les piole que se décident les élections valdôtaines. D’où aussi la haute estime en laquelle sont tenues l’astuce et surtout la force, la valeur d’un homme politique se mesurant très souvent sur le pouvoir de nuire dont il dispose et dont il est prêt à user. Rien de nouveau depuis, si pas autre, Machiavel, certes. Mais où sont l’intelligence, la vision, l’espoir dans cette comédie aux contours parfois violents ? Où est Chanoux, en un mot ?

[24] L’enracinement de la terrible ‘Ndrangheta, la puissante mafia calabraise, est désormais démontré en Vallée d’Aoste et, soyons sincères, n’a pas vraiment suscité de grandes réactions dans la population locale, voire a peut-être donné des idées à certains. Mais il n’a pu se produire qu’au vu et au su de l’État italien, qui a donc permis ou encouragé non seulement la subversion ethnique, mais même la diffusion jusqu’à la frontière alpine d’une de ses plaies historiques. Si, comme je l’ai écrit, la France a perdu son honneur en 1945 et 1946, l’Italie a, elle, réussi depuis, par cette insertion – qui est là pour durer, puisque depuis 1861 on a toujours vu la « linea della palma » (Sciascia) remonter la Péninsule, mais jamais la redescendre –, quelque chose qui la classe objectivement parmi les États coloniaux les plus abjects, sans rien dire naturellement du peu de considération qu’elle démontre pour sa propre Constitution (Statut et article 6). Pauvre Vallée d’Aoste…

Letto 836 volte Ultima modifica il Martedì, 04 Novembre 2014 09:53
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